Historique des Foires de Champagne

Bar-sur-Aube, tout  comme l’Abbaye de Clairvaux est située en bordure  de l’ancienne voie romaine, la « Voie Agrippa », qui mène de Boulogne-sur-Mer à Turin en passant par Lyon. Quoi de plus opportun pour favoriser le commerce, l’échange des produits et des idées qui voyage ainsi d’un bout à l’autre de l’Europe. Grâce à ces échanges, les luttes d’intérêt cèdent peu à peu aux courants d’opinion. C’est la modernité qu’on invente à deux pas des murailles de la ville !

L’augmentation de la population, l’essor du commerce font sortir l’économie d’une période où elle était comme figée. Le Comté de Champagne, dont fait partie Bar-sur-Aube depuis l’abdication du dernier comte Saint-Simon de Crespis Valois en 1077, est  dirigé par une lignée de Comtes énergiques et avisés, sans aucun pouvoir qui pût mettre leur puissance en échec, bénéficie d’une période de tranquillité et de sécurité.

Soucieux de profiter au mieux de cet âge d’or, les Comtes de Champagne favorisent la création de grandes foires commerciales. Celle de Bar-sur-Aube est citée dès 1091. On y échange des soieries, bijoux, épices, teintures et papiers venus d’Extrême-Orient. On y trouve des étoffes de Flandres, des vins, des armes, des céramiques, des draps qui font la réputation de la Champagne. Plusieurs semaines par an, la ville retentit des clameurs des marchands, elle s’anime des allées et venus d’une foule de gens de toutes classes, de toutes religions. Les foires se tiennent au début dans l’enceinte du château puis au lieu-dit l’ « Aragon », au bout du Pont-Neuf, au pied de la ville haute. Accompagnant le développement de la ville, elles intègrent bientôt le cœur de la cité et se déploient dans ses rues, dans ses halles et sur ses places. Les banquiers italiens et juifs y pratiquent les opérations de change. Les relations économiques avec la Flandre et l’Italie sont particulièrement étroites.

 

"Coll.Médiathèque Albert Gabriel de Bar-sur-Aube"
"Coll.Médiathèque Albert Gabriel de Bar-sur-Aube"

Chaque corporation dresse ses étals dans les rues qui portent en conséquence leurs noms, ou dans les « halles », vastes demeures que les bourgeois louent pour l’occasion, quelquefois à l’année aux marchands de passage. Les petites rues autour de l’enceinte du château grouillent de monde. La rue des Angoiselles (actuellement rue Mailly) accueille les banquiers italiens : c’est une de leurs familles les Anguisoli, qui donne son nom à la rue. Les espagnols amènent dans leurs bagages les cuirs réputés de Cordoue sur la place des Espagnols (place Mailly aujourd’hui). Les halles des marchands d’Yprès et de Cambrai font face au parvis de la Collégiale, dans l’enceinte du Château. Les Flamands apportent draps et toiles, les Allemands tissus et fourrures. Ils disposent pour cela d’une grange à côté du « Petit Clairvaux ». Les Italiens viennent vendre leurs chevaux, mais aussi des produits réputés venus d’Orient : soieries, tapis et épices. Chaque ville important se doit de disposer de sa propre halle, loue souvent par contrat renouvelé d’année en année : Troyes, Châlons, Sisteron, Orange, Marseille, Valenciennes, Arras, Douai. La bourgeoisie s’enrichit du revenu des locations. Les noms de rue de l époque nous apprennent l’emplacement des différents marchés : rue des selliers, des saulniers, des hailliers, des boucheries, rue de la corderie, rue des sacs. Il faut stocker des montagnes de marchandises : on construit donc un gigantesque réseau de caves qui, plus ou moins connu, court au travers du sous-sol de la ville. Tout ceci requiert une organisation administrative et judiciaire sans faille ! Ceux qui ne convoient pas eux-même leurs marchandises les confient à des « voituriers » qui doivent les livrer à des agents qui les reçoivent et les stockent en attendant l’ouverture de la foire. On perçoit des droits sur la circulation des marchandises. Il convient également de régler le délicat problème de la multiplicité des monnaies et des systèmes de poids et mesures : on a vu la diversité des pays qui participent aux foires.Les Comtes de Champagne ont donc eu l’idée d’inventer une monnaie courante de foires « le denier provinois » et des moyens de mesure qui sont encore des références actuellement « l’once de Troyes » et le « Boisseau de Bar-sur-Aube ».

Il faut y ajouter celle des fiefs indépendants, car le pays est loin d’être unifié ! Les banquiers juifs disposent en la matière des connaissances qui les rendent incontournables. Ils sont nombreux en Champagne depuis que Bernard de Clairvaux a prêché la fin des persécutions dont ils sont victimes. Ils disposent d’une synagogue rue du Poids.

 

"Coll.Médiathèque Albert Gabriel de Bar-sur-Aube"

On ne peut qu’être admiratif devant l’impeccable organisation de ces foires, surtout lorsqu’on garde à l’esprit le morcellement du pays, la multiplicité des intérêts, des rivalités et des jalousies de toutes sortes qui prévalent encore sur une grande partie du territoire.

 

Il faut commencer par assurer aux marchands la sécurité, non seulement sur les lieux de foire, mais aussi tout au long des routes suivies par leurs caravanes. Les Comtes de Champagne se chargent de protéger marchandises et richesses et, tant que faire se peut, de les soustraire à l’arbitraire fiscal de certains Comtés dont il faut emprunter les chemins. Ils accordent aux marchands un « conduit », qu’ils font confirmer par tous les Princes territoriaux et même par le Roi de France qui, dès le début du XIIIe siècle se porte garant de la sécurité due au commerce. En échange de quoi les tractions ne peuvent se conclure en dehors des foires.

 

Après la longue route, les marchands venus de tous horizons parviennent en fin en vue de Bar-sur-Aube. Le premier souci est de trouver à se loger. Certains, les plus riches, ont acquis des concessions annuelles qui les libèrent de ce souci. Quant aux autres, ils doivent louer, souvent à prix d’or, un logement auprès des bourgeois de la ville, pour qui l’aubaine est profitable. D’autres encore n’ont d’autre ressource que de dormir sous la tente.

 

Il faut ensuite dresser les étals, qui dans sa halle, qui sur de modestes tréteaux. On déballe les marchandises, on les met en valeur, on se prépare à commercer, mais aucune transaction n’est encore autorisée. Cette première période dite « entrée de foire », dure 7 jours. On expertise les marchandises, on contrôle les quantités et l’on règle ses comptes entre voituriers et marchands. Les 10 jours qui suivent sont dévolus à l’exposition des marchandises. Chacun peut, en arpentant rues et ruelles, en dialoguant avec les vendeurs, se faire une idée de l’adéquation des marchandises proposées à ses propres besoins, des prix pratiqués et de ses moyens. Mais on n’a toujours pas le droit de conclure les transactions.

 

Il faut pour cela attendre les 3 derniers jours. Les ventes sont conclues sous la surveillance de « gardes » choisis parmi les nobles de la ville, puis, après 1284, parmi les représentants du Roi de France. Une juridiction puissante se met ainsi en place, capable de rivaliser avec toute autre autorité autonome. Devant les « gardes », les marchands passent des contrats de vente que rédige une escouade de notaires, tandis que des sergents en assurent la police. Le bon ordre des opérations commerciales se paye à ce prix : lever les obstacles innombrables que l’on doit à la multitude de mesures, des langages et des dialectes, des origines ethniques et confessionnelles requiert une règlementation stricte.

 

Reste alors l’épineuse question des paiements. En fait, rien n’est réglé sur le champ. Les actes de vente enregistrés servent à effectuer les compensations, l’apurement des comptes. Celui a le plus vendu que acheté touche la différence. Celui qui a plus acheté la débourse. C’est la période des foires : elle dure 8 jours, les 8 jours d’ « issue ».

 

Le renom des foires de Champagne est tel qu’au XIIIe siècle que beaucoup de ses obligations contractées dans l’année dans tous les milieux et dans tout l’Occident sont stipulées payables en ces foires, lesquelles jouent un rôle d’apureur général, sous le contrôle des grandes familles de banquiers juifs et italiens.

 

Les nobles peuvent vivre marchandement et les Comtes se montrent avec tous suffisamment habiles pour adapter leur pouvoir aux tendances de l’économie, en accordant aux bourgeois toutes libertés compatibles avec leurs propres intérêts. La richesse acquise ainsi par la vertu des échanges marchands les dispense de faire de la vente  de privilèges, et c’est déjà un très grands progrès, mesuré aux coutumes de l’époque.

Les foires ont sur les libertés urbaines des influences complexes et contradictoires. Favorisant, l’apparition des libertés nécessaires au commerce, elles fon obstacle à l’octroi de libertés politiques radicales, comme pu l’être l’établissement d’un gouvernement autonome. Placé sous le contrôle rigoureux des Comtes de Champagne, le développement des institutions municipales est beaucoup retardé. Ainsi la « Commune », (ou gouvernement de la ville) existait au XIIe siècle semble avoir disparu au début du XIIIe, sans jamais, semble-t-il avoir eu grande autorité. Toutefois, à la demande des habitants instruits durant les foires de la concession de « commune » accordée à d’autres villes, ce privilège est à nouveau concédé par Thibaud IV vers 1230.

 

Les foires de Champagne de Bar-sur-Aube vont prospérer jusqu’à la fin du XIIIe siècle et vont peu à peu péricliter, la faute à de nombreux facteurs (passage de la Champagne dans le domaine royal, forte hausse des impôts décidée par le Roi de France Philippe IV le Bel, fin de « l’optimum médiéval », découverte des voies maritimes plus sûres que les voies terrestres et bien évidemment le déclenchement de la guerre de Cent ans.

 

 

 

"Coll.Médiathèque Albert Gabriel de Bar-sur-Aube"
"Coll.Médiathèque Albert Gabriel de Bar-sur-Aube"

Les foires de Bar-sur-Aube renaitront de leurs cendres au XV et XVIe siècle sous forme de foires régionales qui auront une importance certaine ; ce qui explique la quantité innombrable d’hôtels particuliers de cette période dans le centre ville.

 

Ces foires évolueront au XIXe siècle sous forme de foires aux chevaux qui seront, selon les spécialistes, parmi les plus importantes de France et qui se tenaient Promenade de Mathaux.

 

Depuis le XXe siècle, de nombreuses foires tentent de rappeler cet illustre passé grâce à l’implication de nombreux bénévoles (foire des Rameaux, foire aux fromages de Sainte-Germaine et foire commerciale et artisanale de septembre qui pendant un temps fut de nouveau médiévale et qui aujourd’hui met en valeur les régions françaises).

 

"Texte réalisé à partir d'articles concernant les foires de champagne de Bar sur Aube par Monsieur Brice Roborel de Climens"